Le conte de Cendrillon par Charles Perrault est publié en 1697 dans le recueil Histoires ou Contes du temps passé, aussi connu sous le titre Contes de ma Mère l’Oye. Parmi les huit contes du recueil, Cendrillon occupe une place singulière : c’est l’un des rares textes où Perrault clôt le récit par deux morales en vers distincts, ce qui en dit plus sur ses intentions que le seul dénouement heureux.
La pantoufle de verre : un détail qui change le conte
Le texte de 1697 dit bien « pantoufles de verre », et non de vair (fourrure). L’hypothèse d’une erreur de transcription – verre pour vair – a été avancée après coup ; elle ne correspond pas au texte original de Perrault. Ce choix n’est pas anodin : la fragilité du verre renforce la logique du conte, où la perfection de l’ajustement (et non la richesse du matériau) détermine l’identité de la future épouse.
La chaussure qui ne va qu’à un seul pied est le mécanisme narratif central. Toute l’intrigue du second acte repose sur cette contrainte physique irréfutable, plus convaincante qu’une reconnaissance par le visage ou le nom.
Résumé complet du conte de Cendrillon
Une jeune femme, dont le père a épousé en secondes noces une femme orgueilleuse, se retrouve réduite aux tâches domestiques. Ses demi-soeurs l’affublent du surnom de Cendrillon parce qu’elle dort près des cendres de la cheminée. Son prénom véritable disparaît du récit – seule la condition sociale subsiste comme identité.
Lorsque le fils du roi organise un bal, les demi-soeurs se préparent avec soin. Cendrillon les aide, sans pouvoir y assister. Sa fée marraine intervient alors : elle transforme une citrouille en carrosse, des souris en chevaux, un rat en cocher, des lézards en laquais, et les vêtements de Cendrillon en robe de bal. Les pantoufles de verre complètent l’ensemble.
La fée fixe une condition : Cendrillon doit rentrer avant minuit, heure à laquelle le sortilège prend fin. Au bal, elle séduit le prince sans révéler son identité. Le premier soir, elle quitte la fête avant minuit. Le second soir, elle s’attarde, entend sonner minuit, s’enfuit en perdant une pantoufle sur les marches du palais.
Le prince fait parcourir le royaume pour trouver le pied qui correspond à la chaussure. Quand l’essayage arrive chez les demi-soeurs, Cendrillon demande à essayer à son tour. La pantoufle lui va parfaitement. Elle sort alors la seconde de sa poche. Le prince la reconnaît et l’épouse. Elle pardonne à ses demi-soeurs et leur obtient des places à la cour.

Les personnages du conte et leur fonction narrative
Chaque personnage dans le conte de Perrault remplit une fonction précise dans la mécanique du récit, sans développement psychologique approfondi – c’est la forme du conte littéraire, distincte du roman.
- Cendrillon : héroïne passive dans la première partie, elle ne provoque aucun événement par elle-même. Sa grâce naturelle et sa bonté sont la cause de tous les bienfaits qu’elle reçoit, selon la logique morale du conte.
- La fée marraine : elle n’apparaît qu’une fois que Cendrillon pleure, c’est-à-dire quand le désir est exprimé. Elle est l’agent de la transformation, mais elle fixe aussi la limite (minuit), ce qui génère la tension dramatique.
- Le prince : personnage fonctionnel, il n’a pas de nom ni de caractère développé. Son rôle est d’être ébloui, puis de conduire la reconnaissance finale par l’essayage de la pantoufle.
- Les demi-soeurs : elles incarnent l’orgueil et la méchanceté, mais Perrault choisit de les intégrer au dénouement heureux plutôt que de les punir – contrairement à la version des frères Grimm, où elles sont mutilées par des oiseaux.
Les deux morales en vers : lecture sociale du conte
La plupart des lectures retiennent la première morale : la grâce et les qualités personnelles valent plus que la beauté. Mais Perrault ajoute une seconde morale, souvent ignorée : avoir des parrains et marraines qui peuvent vous introduire dans le monde est un avantage décisif.
Cette seconde morale introduit une lecture sociale que le conte prétend évacuer. Le mérite de Cendrillon ne suffit pas : il lui faut un réseau, un appui surnaturel, une mise en scène pour être visible. Le conte encode ainsi la réalité des conditions sociales de la cour de Louis XIV, sous le vernis du merveilleux.
Cette double morale fait de Cendrillon un texte plus ambigu que son image de conte de fées naïf ne le laisse supposer. Perrault écrit pour un public de cour, adulte et lettré, pas uniquement pour des enfants.
Cendrillon de Perrault face aux autres versions du conte
Le conte-type ATU 510A regroupe des récits similaires à travers le monde – du récit chinois Ye Xian aux versions orientales et slaves. Ce classement commun ne prouve pas une filiation directe : les motifs de l’aide surnaturelle, de la chaussure et du bal varient considérablement d’une version à l’autre.
La version des frères Grimm (Aschenputtel) s’écarte nettement du texte de Perrault sur plusieurs points. Il n’y a pas de fée marraine : c’est un noisetier planté sur la tombe de la mère qui fournit les robes. La tonalité est plus sombre, le châtiment des demi-soeurs physique et explicite. Perrault choisit la clémence et la grâce là où les Grimm optent pour la justice punitive.
Ces écarts ne sont pas des variantes mineures : ils reflètent deux conceptions différentes de la morale du conte et de son public visé.
Éléments symboliques du récit : minuit, citrouille, cendres
La limite de minuit n’est pas seulement un ressort dramatique. Elle marque la frontière entre le monde enchanté et le monde réel, entre l’identité construite par la magie et l’identité sociale réelle. Cendrillon doit rentrer avant que l’illusion ne s’effondre devant témoins.
Le nom lui-même porte une charge symbolique forte : Cendrillon vient des cendres (cendre), lieu de la domesticité et de l’humiliation. Dormir près du foyer renvoie à un statut de servante dans une maison qui est pourtant celle de son père. L’onomastique remplace le prénom de naissance par la condition sociale – procédé courant dans les contes pour signifier la dégradation.
La citrouille transformée en carrosse, les animaux métamorphosés en personnel de cour : ces détails construisent une parodie de la noblesse, une noblesse provisoire et d’emprunt, qui se défait au premier coup de minuit. Le retour à la condition originelle après la fête dit, là encore, quelque chose de précis sur la fragilité des ascensions sociales non consolidées.

